MYTHES ET RÉALITÉS SUR L’APPROCHE COMMUNE
par Benoît Pelletier
Ministre délégué aux Affaires intergouvernementales
canadiennes
et aux Affaires autochtones
Le gouvernement du Québec procédait, le 31 mars dernier,
avec le gouvernement fédéral et les quatre communautés
innues de Mamuitun et de Nutashkuan, à la ratification de
l'entente de principe d'ordre général, mieux connue sous le nom
d'Approche commune.
Cette entente, qui est le fruit d'un accord intervenu entre les
négociateurs des trois parties, en juin 2002, a provoqué jusqu'à
présent beaucoup de débats et de discussions. Les intéressés ont
eu maintes occasions de faire valoir leur point de vue.
Malgré les réticences, les bémols et les désaccords exprimés très
légitimement quant à certaines dispositions de l'entente de
principe, il me paraît évident que la majeure partie de la population
du Québec en général, ainsi que du Saguenay-Lac-Saint-Jean et
de la Côte-Nord en particulier, souhaite en arriver à une entente
avec les Innus. Il me paraît aussi évident qu'entre la voie judiciaire
et celle de la négociation, les citoyens préfèrent massivement que
le gouvernement du Québec poursuive dans cette dernière voie.
Je crois de mon devoir d'intervenir à nouveau pour dissiper certains
mythes qui persistent à propos de l’entente et mettre en
perspective certaines réalités qui, de mon point de vue, ont été
négligées dans le débat.
Une entente perfectible
Il faut apprécier l'entente pour ce qu'elle est
vraiment et ne pas chercher à en exagérer la
portée : il s'agit d'une entente de principe d'ordre
général, et non d'un traité. En d'autres termes, il
s'agit d'une étape, et non d'une fin. Le fait d’avoir
franchi cette étape nous permettra de poursuivre
et de resserrer la négociation pour parvenir à
signer un traité équilibré et satisfaisant pour
tous, c'est-à-dire tant pour les Autochtones que
pour les Québécois.
Certains objecteront sans
doute que l'entente est
imprécise à certains égards,
que des zones grises y
subsistent. Tout cela est exact.
Voilà d'ailleurs pourquoi les
négociateurs des parties en
cause ont tenu à qualifier ce
document « d'entente de
principe d'ordre général », car
il porte sur la structure, l'orientation générale et
les principes qui guideront la poursuite des
négociations en vue de parvenir à un traité. Il est
d'ailleurs convenu que les parties pourront, dans
la poursuite des négociations, modifier et
améliorer le texte de l'entente, ajouter de
nouvelles dispositions ou en retrancher
certaines.
Les habitués des dossiers autochtones savent
bien qu'il existe une importante différence entre
une entente de principe et un traité final. En cela,
le dossier autochtone se distingue de celui qui
est propre au monde syndical, où les ententes
de principe en matière de relations de travail
sont souvent identiques, ou quasi identiques, à
l'entente finale. En se fondant sur une
comparaison boiteuse entre les deux réalités
décrites ci-dessus, plusieurs affirment que la
signature de l'entente de principe en rend le
contenu immuable. Cela n'est pas exact
puisque, dans le dossier de l'Approche
commune, la négociation se poursuit et il reste
encore une large place pour y apporter des
précisions et des modifications. Dans cet esprit,
les négociateurs ont pris soin d'inscrire dans
l'entente de principe une clause qui précise que
la ratification de cette dernière ne crée aucune
obligation légale pour les parties.
Le traité que nous espérons pouvoir conclure au
cours des prochaines années sera assurément
d'un nouveau genre. Il reconnaîtra explicitement
les droits autochtones tels les droits ancestraux,
le titre aborigène et le droit inhérent à
l'autonomie gouvernementale. En revanche, et
c'est ce qui est inédit, ces droits n'auront d'effets
que dans la mesure où leurs modalités
d'exercice seront prévues dans le traité. Tous les
effets non prévus dans le traité seront
suspendus et seront donc sans impact. Inutile de
dire qu'un tel traité sera susceptible de nous
donner la certitude juridique et politique dont
nous avons besoin pour développer pleinement
l'économie et le territoire des régions en cause.
Concilier les droits des Autochtones
et ceux des Québécois
Nous sommes tous égaux devant
la loi et un futur traité ne changera
rien à cet état de fait. Par contre, il
faut reconnaître que la situation
des Autochtones diffère de celle
des Québécois, et ce, d’un point
de vue tant sociologique que
juridique. En effet, la jurisprudence,
la Constitution canadienne et la loi
fédérale sur les Indiens ont
confirmé, de multiples façons, la
situation distincte des Autochtones.
Contrairement à ce que plusieurs
affirment, l'entente de principe
vise à concilier les droits des
Autochtones avec ceux des
Québécois, non à réduire les droits
des uns au profit des autres.
En démocratie, une parfaite égalité
des droits individuels équivaut
parfois à condamner une minorité à
la disparition. Nous, Québécois,
sommes bien placés pour le
comprendre. Par conséquent, la
Constitution canadienne et les
chartes des droits reconnaissent
certains droits collectifs aux
minorités, leur permettant ainsi
d'assurer leur survie. C'est le cas
des droits ancestraux des
Autochtones.
Quoi qu'il en soit, au lendemain de
la signature éventuelle d'un traité,
les droits de l'ensemble des
Québécois, tels qu’ils sont définis
dans nos chartes, ne seront en
aucune façon remis en cause.
Une utilisation ordonnée et harmonieuse du territoire
L'entente de principe actuelle définit deux types de
territoires autochtones, et c'est probablement ce qui
inquiète le plus les citoyens des régions. Le territoire
que l'on appelle Innu Assi est un territoire de pleine
propriété innue correspondant en gros, en ce qui
touche les dimensions, au double des réserves
actuelles (sauf à Nutashkuan, où le Innu Assi est plus
vaste mais où, notamment, les ressources
hydrauliques et les ressources du sous-sol resteront la
propriété du gouvernement du Québec).
C'est sur ce territoire que les Innus
exerceront l'essentiel de leur
autonomie gouvernementale et des
pouvoirs exécutif, législatif et
judiciaire qui leur seront propres
mais limités. Ces territoires n'auront
pas le statut de réserves indiennes et
les Innus paieront éventuellement
des taxes et des impôts à même leur
propre régime fiscal. Par contre,
l'entente de principe prévoit que ces
nouveaux pouvoirs innus seront harmonisés avec les
lois québécoises et canadiennes dans les matières
pertinentes, comme le bon voisinage et la sécurité
publique, et devront même satisfaire aux standards
minimaux prévus dans ces lois.
Un certain nombre de propriétés privées n'appartenant
pas à des Innus se trouveront raisemblablement à
l'intérieur de ce territoire ou seront enclavées par ce
dernier. L'entente de principe actuelle prévoit que le
statut de ces propriétés doit être discuté dans les
négociations à venir. Cette imprécision inquiète un
certain nombre de personnes, et avec raison.
Néanmoins, le gouvernement du Québec s'assurera
que des règles claires seront établies quant au
maintien, à la relocalisation ou au rachat de ces
propriétés, sans quoi il n'y aura pas de
traité. Pour l'instant et tant que le traité
n'aura pas été conclu, il n'y a rien de
changé en ce qui a trait au statut de ces
propriétés.
Sur le territoire appelé Nitassinan, qui
englobe à peu près le Saguenay-Lac-Saint-Jean, les MRC de La Haute-Côte-Nord et de Manicouagan, et
certaines parties des MRC de
Caniapiscau et de Minganie, les
compétences et les lois du Québec et du Canada
continueront de s'appliquer. Les délimitations du
Nitassinan servent essentiellement à indiquer sur quel
territoire les activités traditionnelles de chasse, de
pêche, de piégeage et de cueillette des Innus
(activités que l'on appelle Innu Aitun) peuvent être
exercées. Contrairement à ce que l'on entend parfois,
la toponymie québécoise - les noms des municipalités
et des lieux géographiques - ne changera pas. Du
reste, le Nitassinan est et demeurera toujours un
territoire québécois.
Le traité permettra, de façon ultime, de définir
clairement les modalités de la pratique des activités
traditionnelles, afin qu'elles se déroulent de façon
ordonnée et harmonieuse avec les activités des
Québécois. Il n'a jamais été question de priver qui que
ce soit de son droit de propriété, de sa maison, de son
village, de sa municipalité, de sa terre agricole, ni de
son camp de chasse ou de son bail de villégiature.
L'entente de principe prévoit également que, sur le
Nitassinan, les Innus pourront participer, mais sans
droit de veto, à la gestion du territoire, des ressources
naturelles et de l'environnement, et qu'ils recevront
une part des redevances perçues par le Québec sur
l'exploitation des ressources naturelles.
Une nouvelle approche de négociation
fondée sur la participation des régions
Nombre de personnes ont déploré que les
négociations menant à l'entente de principe aient
été conduites en catimini, à l'insu des citoyens des
régions concernées. Voilà précisément pourquoi le
gouvernement du Québec a adopté une nouvelle
approche fondée sur l'information, la consultation,
la transparence et la participation régionale. Cette
approche s'inspire notamment de l'esprit du
rapport Chevrette, des travaux de la commission
parlementaire et de la motion unanime adoptée
par l'Assemblée nationale en mars 2003.
Nous avons donc procédé à la nomination de
M. Benoît Bouchard à titre de représentant des
régions. M. Bouchard est la voix des régions à la
table de négociation. Il est autorisé à prendre
toutes les mesures nécessaires pour s'assurer
que la population sera tenue régulièrement
informée des négociations en cours et que
l'équipe de négociation du Québec, dirigée par
M. Louis Bernard, tiendra compte des
observations des non-Autochtones.
M. Bouchard est appuyé dans sa tâche par un
délégué de la région du Saguenay-Lac-Saint-
Jean, M. Germain Simard, et par un autre de la
Côte-Nord, M. Pierre Rousseau. Pour éviter
la multiplication des structures, nous avons choisi
de faire reposer tout ce processus sur les
conférences régionales des élus (CRÉ)constituées de représentants des populations
respectives. Du reste, je me suis rendu à quelques
reprises au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la
Côte-Nord pour discuter avec les élus de l'entente
de principe et des négociations à venir, et
pour entretenir un sain dialogue avec les
populations concernées.
Ces gestes tangibles démontrent à quel
point nous souhaitons mettre les régions
dans le coup et poursuivre les négociations avec
ouverture. Je suis personnellement convaincu
que, pour assurer la viabilité d'un traité, celui-ci
devra être rassembleur et recueillir le plus large
consensus social possible.
Les questions autochtones sont sérieuses. Il faut
les traiter avec rigueur et réalisme. Poursuivre le
débat sur un sujet aussi important est sain et
nécessaire. Je souhaite néanmoins que cela
puisse se faire dans un climat exempt de préjugés
et marqué par le calme, l'ouverture et le respect.
En terminant, j'invite tous ceux et celles qui sont
intéressés à en savoir plus sur la négociation
avec les Innus et sur l'entente de principe à
consulter le site web www.versuntraite.com.
Quant à ceux et celles qui n'ont pas accès à
Internet, ils peuvent se procurer un exemplaire
de l'entente de principe en communiquant avec
le Secrétariat aux affaires autochtones, au
(418) 643-3166.
Benoît Pelletier
Ministre délégué aux Affaires intergouvernementales
canadiennes et aux Affaires autochtones
Lettre publiée dans le journal Progrès Dimanche, le dimanche 4 avril,
et dans le journal Le Devoir, le mardi 6 avril 2004.
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